31 octobre 2011 | Mise à jour 18h02
"Super Mario" patron de la BCE
Le Point.fr - Publié le 31/10/2011 à 155
Mardi, l'Italien Mario Draghi prendra les commandes de la Banque centrale européenne. Portrait
Mario Draghi a fait une carrière de premier de la classe. © Luigi Mistrulli / Sipa
Avec sa dette publique et son désordre financier, l'Italie est la bombe à retardement qui menace l'Europe.
Dans ce contexte, la nomination de Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne pourrait sembler une provocation.
Il n'en est rien.
Britannique pour son style vestimentaire et sa froideur en toutes circonstances, germanique pour sa rigueur, "Super Mario" - comme l'appelle la presse italienne - est un adversaire du laxisme latin et des embrouilles à la Berlusconi.
S'il a été nommé à l'unanimité patron de la BCE, c'est pour ses compétences et "malgré" son passeport italien.
Soixante-sept ans, né à Rome dans un milieu de la moyenne bourgeoisie, orphelin à 15 ans, Mario Draghi a fait une carrière de premier de la classe. Éduqué à la dure chez les jésuites, il est le premier Italien à obtenir un doctorat de troisième cycle au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, où il fut l'élève du Prix Nobel Franco Modigliani. Remarqué par Azeglio Ciampi, futur président de la République alors gouverneur de la Banque d'Italie, il entre au ministère du Trésor, dont il devient le directeur. Dans cette fonction, c'est lui qui affronte la très grave crise que connaît la péninsule en 1992. Coupes dans les dépenses publiques, dévaluation de la lire, impôt exceptionnel sur les comptes bancaires, privatisation d'une grande partie des entreprises publiques : il adopte une médecine de cheval qui, de l'avis de la majorité des économistes, a sauvé le pays. "A cette époque, il a fait la démonstration de son immense sang-froid alors que tout le monde paniquait, a déclaré Francesco Giavazzi, professeur d'économie au MIT. Moi, j'en perdais le sommeil, pas lui."
Privatisations
D'autres lui reprochent toutefois d'avoir bradé à cette occasion l'économie italienne. En tant que président du comité de privatisation, c'est en effet Mario Draghi qui convoque en grand secret sur le yacht Britannia (appartenant à la reine d'Angleterre), ancré au large de Civitavecchia, les principales banques d'affaires - Goldman and Sachs, Baring Warburg, Barclays, Merril Lynch, Salomon Brothers, George Soros - pour privatiser l'énorme conglomérat d'entreprises publiques transalpines. Lorsqu'en 2008 il fut question de la nomination de Mario Draghi à la tête d'un gouvernement technique, l'ex-président de la République Francesco Cossiga déclara : "Impossible d'imaginer Draghi au palais Chigi (le Matignon italien). C'est un vil affairiste qui bradera l'économie italienne à ses amis banquiers d'affaires. Il l'avait déjà fait lorsqu'il était au Trésor."
Au ministère du Trésor, Draghi sera néanmoins reconduit à son poste par neuf gouvernements différents, de droite comme de gauche. Signe que l'opinion de Francesco Cossiga est minoritaire et que Draghi a toujours su éviter les pièges de la politique.
Goldman Sachs
En 2002, ce grand commis de l'État abandonne momentanément la fonction publique pour devenir vice-président du secteur Europe de la banque Goldman Sachs. Il s'agit là d'un autre moment-clé de sa carrière, car c'est à cette époque que la banque d'investissement américaine maquille les comptes de la Grèce. Mario Draghi s'est toujours défendu d'avoir participé à l'opération : " Dés mon arrivée à Goldman Sachs, j'ai précisé que, ayant travaillé dans le passé avec des gouvernements, je souhaitais ne m'occuper que de clientèle privée." Pouvait-il ne pas savoir ? La question n'a jamais été tranchée. Son départ de chez Goldman Sachs à 48 ans avait toutefois étonné. A posteriori, certains observateurs l'attribuent au désaccord qu'il aurait eu sur la question grecque avec la hiérarchie de la banque.
En 2006, Mario Draghi quitte Goldman Sachs pour prendre la direction de la Banque d'Italie. La réputation de la BI est alors compromise par un scandale financier dans lequel le propre gouverneur, Antonio Fazio, est impliqué. Draghi met en place un règlement d'éthique contre les conflits d'intérêts et renforce l'indépendance de l'institut financier. En cinq ans, Super Mario redonne à la Banque d'Italie le prestige qu'elle avait perdu. Et il est crédité d'avoir évité la crise au système bancaire italien en l'empêchant d'investir dans des produits toxiques.
Discrétion
Mario Draghi est désormais un des personnages les plus en vue en Italie. Pourtant, malgré son exposition aux médias, sa vie privée reste une énigme. Il évite les journalistes depuis qu'une confidence faite dans les vestiaires d'un club de sport s'est retrouvée le lendemain à la une d'un quotidien. Tout juste sait-on que son épouse, Serena, est une descendante de la famille des Médicis, qu'il a deux enfants, Federica et Giacomo, et qu'il vient d'être grand-père. Polyglotte, il est capable de lire toute la presse internationale, sauf la japonaise. S'il joue au golf, il aime regarder le tennis à la télévision et supporte l'équipe de foot de La Roma. Petite coquetterie : toujours vêtu en costume bleu et en chemise blanche, on ne le voit jamais avec un manteau sur le dos, même par grand froid.
Nul ne pense dans la péninsule que Mario Draghi favorisera l'Italie depuis son nouveau bureau de Francfort. D'abord parce qu'il a toujours fait de la rigueur économique une règle. Ensuite parce qu'étant italien il se fera un devoir de démontrer son indépendance vis-à-vis de Rome. Il l'a déjà fait le 5 août dernier en adressant à Silvio Berlusconi une lettre confidentielle cosignée par Jean-Claude Trichet et exigeant que le gouvernement prenne immédiatement de mesures de rigueur drastiques.
Italien, Mario Draghi a son pays à coeur. Mais, et ses concitoyens en ont conscience, qui aime bien châtie bien.
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