Le choix du mouvement
Eric Hoesli
Lundi 20 octobre 2003
Jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale, un parti politique suisse n'avait connu une telle puissance.
Ce seul fait montre bien l'importance du changement de rapport de force intervenu ce dimanche. En 1999, la première vague UDC, déjà sans précédent, était venue se briser devant la forteresse fédérale. Les concurrents de la droite et du centre ont ensuite tenté de chipoter sur sa portée ou de s'esquiver. Voici que la deuxième vague surgit et qu'elle déferle par-dessus la muraille. La forteresse est prise.
Le message est limpide. Une majorité de Suisses veut du changement. Le mot est très inhabituel dans notre langage politique et rares sont ceux qui en ont usé hier soir durant les débats et les commentaires. Pourtant les résultats sont éloquents: en plébiscitant l'UDC, en favorisant les Verts et en soutenant les socialistes, l'électorat a marqué sa préférence pour les formations de l'opposition. Aujourd'hui, les électeurs de l'UDC et du PS réunis forment à eux seuls la majorité absolue des citoyens. Le centre et la droite modérée qui incarnent depuis toujours le gouvernement du pays se sont effondrés et n'en représentent pas même le tiers.
Une majorité de Suisses veut du mouvement, parce qu'elle ne croit plus que la simple poursuite des affaires va nous permettre de résoudre les problèmes. Cette rébellion contre la conduite des affaires est également une première dans l'histoire politique récente de notre pays. Ce n'est pas un vote de censure contre le Conseil fédéral, du moins rien ne le laisse penser, mais bien davantage, probablement, l'expression d'un besoin de fermeté, de décision, de direction. Et l'UDC, grâce aussi à toutes ses outrances et à tous ses simplismes, offre un splendide débouché à cette volonté paradoxale de changement conservateur.
Radicaux et PDC n'ont pas senti ce besoin de rénovation, de profil nouveau, de définition des priorités, et ils ne sont sans doute pas les seuls à avoir sous-estimé la frustration générale. Hier soir encore, les deux ex-grands partis traditionnels continuaient à se présenter comme seule solution «raisonnable» pour l'unique raison qu'ils se situent au centre. Le flou et l'insignifiance de cette profession de foi ne paraissent pas les frapper.
Si nous étions en démocratie parlementaire, le nouveau gouvernement serait formé par l'UDC qui en prendrait la tête. Selon les projections de dimanche soir, il serait peut-être composé de 3 UDC, de 2 radicaux et de deux PDC. La messe serait dite. Il en ira certainement différemment selon les règles de notre système. Mais une évidence paraît s'imposer: le pire, face au mouvement qui vient de se produire, serait de l'ignorer et de lui dénier son sens profond. Avec 30% des suffrages, radicaux et démocrates-chrétiens réunis ne peuvent prétendre conserver quatre fois plus de sièges au Conseil fédéral que l'UDC et ses 27% de voix. Un coup direct a été porté à la formule magique ce dimanche. Après tous les faux-fuyants que nous avons vus à ce sujet durant la campagne, il n'est plus possible pour les partis d'échapper à la réalité.
Qui doit partir, qui doit rester au Conseil fédéral? L'UDC de Christoph Blocher, avec l'instinct qu'on lui connaît, a aussitôt tenté de forcer la mise. Ce sera le débat des prochaines semaines. Mais ce qui nous attend n'est pas une simple relève de la garde. Tout le système doit trouver de nouveaux équilibres. La «bipolarisation» dont tout le monde s'effraie aujourd'hui n'est rien d'autre qu'un nouveau rapport de force. La frayeur que quelques politiciens semblent éprouver à son sujet montre surtout qu'ils n'ont jamais imaginé qu'un changement était possible et qu'ils ne s'y sont pas davantage projetés. Les partis du centre sont appelés à se rénover d'urgence, le PS va devoir réfléchir sur sa capacité de compromis. Il n'est pas exclu même que, à plus long terme, d'autres adaptations plus profondes de nos institutions soient nécessaires. Faut-il en avoir peur? Il y aura des blocages, certes, et beaucoup d'inattendu dans l'exploration de ce nouveau paysage politique. Les citoyens ont dit pourtant qu'ils craignaient davantage encore les périls discrets du flou et de l'immobilisme.
© Le Temps, 2003 . Droits de reproduction et de diffusion réservés.


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