(Meglio fuggirle)

ENTRETIENS
SOLITAIRES
OU
PRIÈRES ET MÉDITATIONS
PIEUSES
EN VERS FRANÇAIS
Par Mr GEORGES DE BRÉBEUF
Imprimés à ROUEN, et se vendent
À PARIS
M. DC. LX.
Avec Approbations des Docteurs et Privilèges du Roi.



CHAPITRE X
DE LA STUPIDITÉ ET DE L’ENDURCISSEMENT
OÙ LE PÉCHÉ NOUS JETTE


Lorsque par ses refus et par ses résistances
le pécheur a tari ces saintes influences,
qui devaient l’attendrir ou devaient l’étonner,
lorsqu’il éteint ces feux, ou qu’il les laisse éteindre,
que son sort est à plaindre,
ou pour en parler mieux, qu’il est à condamner !

Pour avoir dédaigné vos dons et vos largesses,
pour n’avoir pas voulu répondre à vos caresses,
vous le livrez, Seigneur, à ses propres souhaits,
vous le laissez courir après ce qui le flatte,
et sur cette âme ingrate
les cieux se sont fermés pour ne s’ouvrir jamais.

Ses noirs déportements et sa conduite impure
de ses péchés enfin ont comblé la mesure,
et des faveurs d’en haut ont arrêté le cours ;
pour effrayer son cœur il n’est plus de menace,
mais aussi quoi qu’il fasse,
pour délivrer son âme il n’est plus de secours.

De tes dédains, pécheur, c’est le juste salaire,
un Dieu mérite bien qu’on s’efforce à lui plaire,
il s’offrait à ton cœur, et tu l’as refusé ;
tu n’étais jamais las de mépriser ton maître,
mais tu devais connaître
qu’il serait las enfin de se voir méprisé.

Pour soustraire ton âme aux embûches du vice,
sa clémence imposait silence à sa justice,
il voulait te sauver, et tu n’as pas voulu ;
sa justice à son tour impose à sa clémence
un éternel silence,
et ton dernier malheur est déjà résolu.

Ô Dieu ! Quand malgré vous nos désirs nous commandent,
quand nous donnons aux sens les plaisirs qu’ils demandent,
quand nous ouvrons nos cœurs à des vœux dissolus,
que ne concevons-nous en courant vers le crime
cet effroi légitime,
que ce crime achevé vous ne pardonniez plus ?

Mais hélas ! Nous pensons qu’à notre âme indocile
un heureux repentir sera toujours facile,
et qu’en vous le pardon est toujours prêt pour nous ;
nous nous répondons trop de vous et de nous-mêmes,
et vos bontés suprêmes,
au lieu de nous gagner, nous arment contre vous.

Le dirai-je, Seigneur, cette rare clémence
produit notre révolte, et fait notre insolence,
vous sériez mieux servi si vous pardonniez moins,
si vous faisiez sans cesse éclater la colère,
au seul soin de vous plaire
nous ferions en tout temps céder les autres soins.

Plus vous avez pour nous une tendresse prompte,
plus notre cœur ingrat se pardonne sa honte,
plus vous êtes aimable et moins nous vous aimons ;
hélas ! Quel autre objet peut mettre dans nos âmes
de légitimes flammes,
si pour tant de bontés nous ne nous enflammons ?

Mais ces douceurs enfin trop longtemps rejetées,
après tant de mépris se trouvent rebutées,
ce fonds inépuisable est épuisé pour nous,
l’homme n’a pas en soi pour vaincre ses misères
les forces nécessaires,
et ne peut plus alors en attendre de vous.

À ses lâches désirs son âme abandonnée,
vole à ce qui la perd sans en être étonnée,
n’a plus de goût pour vous, ni plus de sentiment ;
aux plus sages conseils elle devient stupide,
et n’a point d’autre guide
que sa propre ignorance et son aveuglement.

L’homme se plonge alors dans une nuit épaisse,
il tombe à tous moments, il s’égare sans cesse,
et dans un faux bonheur cherche de vrais plaisirs ;
les cieux, ce grand objet qui flatte notre attente,
n’ont plus rien qui le tente,
et son bien souverain ne vaut plus ses désirs.

Dans cet aveuglement qu’il cultive et qu’il aime
son esprit se travaille à s’abuser soi-même,
tout son raisonnement semble être dans les sens ;
sur leurs faibles clartés la sienne se mesure,
et plus elle est obscure,
plus son cœur est paisible, et ses esprits contents.

Pour étouffer en lui l’effroi qui l’inquiète,
il se cache l’abîme où son erreur le jette,
c’est éviter ses maux que de ne les voir pas,
et son entendement tout noirci d’ignorance,
n’accorde sa créance
qu’à tout ce que les sens découvrent ici-bas.

Mais ce n’est pas assez à cette âme orgueilleuse,
et d’être criminelle et d’être malheureuse,
depuis qu’elle vous quitte et que vous la quittez ;
elle veut avec nous partager sa misère,
et s’efforce à vous faire
de vos enfants soumis des enfants révoltés.

Comme vos vérités l’affligent presque toutes,
ses plus sobres discours sont remplis de ses doutes,
ses plus beaux entretiens sont pleins de ses dégoûts ;
et cet esprit rampant sent une peine extrême
à souffrir qu’on vous aime,
ou qu’on trouve du charme à bien parler de vous.

Il se souvient si peu des faiblesses humaines,
qu’il tranche en souverain de vos lois souveraines,
qu’entre vous et lui-même il est juge absolu ;
il prononce, il décide, et par un crime énorme
il condamne ou reforme
ce qu’avant tous les temps vous avez résolu.

Pour suivre les plaisirs dont les sens sont capables,
il répand en tous lieux des exemples coupables,
qui des crimes d’autrui feront ses attentats ;
en cent lieux à la fois par le honteux scandale
qu’en tous lieux il étale,
il pèche, et pèchera même après son trépas.

C’est ainsi qu’à se perdre à toute heure il s’empresse,
tout noirci de forfaits il se noircit sans cesse,
tout couvert d’infamie il s’en veut accabler,
il fait de jour en jour croître votre colère,
cependant sa misère
n’a rien qui l’attendrisse ou le fasse trembler.

Trop et trop peu d’amour qu’en tout temps il se porte,
fait qu’à flatter ses sens son ardeur est trop forte,
et qu’il met en tous lieux tous ses soins à périr,
tant qu’enfin tout hideux et tout chargé de crimes,
il va dans les abîmes
recevoir une mort qui ne doit point mourir.

Tu vois, tu vois, mon âme, en quels malheurs se plonge
l’homme qui se dévoue aux appas du mensonge,
qui des grâces du ciel s’est rendu le vainqueur ;
Dieu récompense en Dieu, mais il punit de même,
et sa douceur extrême
laisse agir quelques fois son extrême rigueur.

N’irritons donc jamais cette puissance auguste,
aimons un Dieu tout bon, craignons un Dieu tout juste,
adorons constamment, tremblons jusqu’au trépas ;
au lieu de consentir que sa haute clémence
fasse notre impudence,
espérons humblement, et ne présumons pas.

Pour appeler son aide il faut qu’il nous appelle,
que son secours prévienne une âme criminelle,
ou nous faisons sans lui d’inutiles efforts ;
et bien qu’il ait promis les tendresses d’un père
au remords salutaire,
il n’a pas au pécheur promis ce beau remords.