Depuis le balcon du gouvernement général, le 4 juin 1958, à Alger, le général de Gaulle prononce son désormais célèbre: "Je vous ai compris".
Depuis le balcon du gouvernement général, le 4 juin 1958, à Alger, le général de Gaulle prononce son désormais célèbre: "Je vous ai compris".
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LEXPRESS.fr du 06/05/2008
1958-1969
De Gaulle et le pouvoir
Christian Makarian
l y a cinquante ans, le 13 mai 1958, un coup de force à Alger portait au pouvoir à Paris un homme d'exception. De Gaulle revenait au sommet, et la France aussi. En 2008, L'Express se devait d'apporter sa contribution à cette page d'Histoire cruciale. Non pas au titre du passé, mais à celui de l'avenir. Peut-on encore parler de cet épisode sans verser dans la nostalgie stérile, le regret éternel; ou, à l'inverse, dans l'exploitation de la mémoire ou le ressentiment anachronique? Peut-on, tout simplement, rester indifférent et balayer d'un revers de main le personnage du Général en le reléguant à des temps révolus? Alors que le képi et l'uniforme ont presque disparu de notre paysage politique, que la froideur de la mondialisation semble éteindre toute fièvre de grandeur, ce géant né au xixe siècle a encore tant à dire à l'aube du xxie siècle. Avec lui s'est éclipsée l'emphase - qui n'aurait peut-être plus d'audience. Mais aussi le franc-parler, la formule juste et indélébile, un humour souvent mordant, la probité et la droiture, de même que la pudeur, l'éloquence classique, la «vision», surtout, qui nous font si cruellement défaut. Une vie simple et une ambition planétaire n'ont jamais été depuis réunies en un seul homme. D'où le regain de la légende, qui cache deux manières d'évoquer aujourd'hui de Gaulle. La première consiste à combler le vide, à égrener son nom comme dans un Pater Noster républicain. Célébration passéiste. La seconde vise à réaffirmer les fondamentaux français, que de Gaulle a rendus imperméables à l'usure du temps. Modernité de la vérité. Celui qui faisait ricaner ses détracteurs en disant «Russie» au lieu d' «URSS» avait simplement des décennies d'avance... «Voilà pourquoi, écrivait en 1990 Régis Debray (1), ce nom propre a saveur de remords. Celui des retards qui ne se rattrapent plus. De la dette qui ne sera pas payée... Dieu, que la politique fait de tort à l'Histoire!» De Gaulle aurait cette année 118 ans, et cette réflexion apparaît encore plus juste.
(1) A demain de Gaulle, réédité dans De Gaulle, portraits, textes présentés par Jean-Pierre Rioux, Omnibus.
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LEXPRESS.fr du 06/05/2008
De Gaulle et le pouvoir
D'une république à l'autre
Michel Winock
Par Michel Winock, professeur émérite à Sciences po. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, principalement d'histoire politique. Dernier en date, dans la collection Découvertes, chez Gallimard, 1958, La naissance de la Ve République.
e 28 septembre 1958, le peuple français ratifie par référendum le projet d'une nouvelle Constitution, celle de la Ve République. Le résultat ne laisse aucun doute: près de 80% des suffrages optent pour le oui. On peut dire que le nouveau régime, voulu par le général de Gaulle, bénéficie d'une rare légitimité. Surtout quand on se souvient ce que fut la base électorale si étroite sur laquelle s'appuyait le second projet constitutionnel de la IVe, finalement adopté en 1946 par une faible majorité des votants, qui n'était qu'elle-même une minorité des inscrits (un gros tiers).
AFP
Depuis le balcon du gouvernement général, le 4 juin 1958, à Alger, le général de Gaulle prononce son désormais célèbre: "Je vous ai compris".
Pourtant, l'instauration de la nouvelle République n'est pas sans ombres. D'aucuns n'ont cessé de dénoncer dans les événements de mai 1958 le péché originel du coup d'Etat. L'investiture du général de Gaulle à la présidence du Conseil, le 1er juin; le vote, le lendemain, des pleins pouvoirs pour six mois aux fins d'élaborer une nouvelle Constitution, laquelle ne serait pas votée par le Congrès, mais directement soumise au référendum populaire: ce retour improbable du Général au pouvoir et cette procédure exceptionnelle de révision constitutionnelle n'ont été possibles que sous la menace d'un coup de force militaire - un coup de force qui avait déjà eu lieu en Algérie et un peu plus tard en Corse.
La tradition gaulliste voudrait que de Gaulle ait repris les affaires du pays en main en toute légalité. A la lettre, c'est vrai. L'homme du 18 Juin a été investi par l'Assemblée nationale, dont il a reçu ses pouvoirs. Et puis, ce référendum du 28 septembre, qui pouvait faire mieux? Il n'empêche. Napoléon Bonaparte pouvait bien se targuer, en 1799, d'un plébiscite victorieux: celui-ci n'effaçait pas le coup d'Etat du 18 Brumaire; son neveu, le futur Napoléon III, pouvait bien se prévaloir d'un autre plébiscite triomphal: celui-ci ne faisait pas oublier le «crime du 2 Décembre», selon la formule de Victor Hugo, c'est-à-dire un autre coup d'Etat par lequel le président de la République Louis Napoléon Bonaparte s'était maintenu au pouvoir malgré la loi. Dans notre grande sagesse, nous pouvons estimer que la conclusion de la crise ouverte par le 13 mai 1958 était la plus heureuse possible, mais cela n'interdit pas de dénoncer l'intervention de l'armée dans la politique, comme ce fut le cas; et pas davantage de nous interroger sur les failles de notre esprit démocratique.
Depuis 1799, les républiques se sont effondrées sous les coups de la force brutale et par le recours à l'homme providentiel. La fin de la IIIe République est due à une défaite militaire plutôt qu'à un coup d'Etat, mais une fois encore les Français en appelèrent au sauveur, et ce fut Pétain. En 1958, l'insurrection d'Alger, encadrée par une armée décidée à remplacer le gouvernement légal de la République par un «gouvernement de salut public présidé par le général de Gaulle», eut raison d'un régime politique miné par ses contradictions, épuisé par ses faiblesses, incapable de se défendre. Mendès France eut beau dire: «Je ne voterai pas avec un pistolet sur la tempe», la majorité s'est résignée à s'en remettre au héros, faute de receler les moyens de sa propre résurrection.
http://www.lexpress.fr/info/france/d...asp?ida=470968
Où étiez-vous, le 13 mai 1958?
© P. Herzog/AFP
Lucien Neuwirth fut le porte-parole
du Comité de salut public créé le 13 mai.
Alger, où j'étais arrivé le 29 avril, pour effectuer une période de réserve comme officier chargé de l'action psychologique au Cinquième Bureau. Tout de suite, j'ai compris qu'il fallait prendre en main les moyens d'expression. Je suis donc devenu directeur de Radio-Alger - que j'ai baptisé «France V», par la suite, parce que nous étions en train de créer la Ve République!
Quels sont vos souvenirs les plus forts?
Ce qui m'a frappé, c'est le climat de fraternisation entre les musulmans et les Européens. Une scène, en particulier, m'a bouleversé: des femmes venues se dévoiler sur le Forum [vaste esplanade devant le gouvernement général, à Alger], pour dire qu'elles étaient des Françaises à part entière. On sentait qu'elles gagnaient leur liberté. Massu et Salan étaient à côté de moi. J'ai senti qu'ils étaient très impressionnés. Il y a eu aussi mon chauffeur, musulman, qui m'a pris la main et l'a embrassée en me disant: «Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous venez de donner à l'Algérie!»
Et qu'était-ce?
Nous, le Comité de salut public [créé le 13 mai, il est présidé par le général Massu et Lucien Neuwirth en est le porte-parole], nous voulions que les lois républicaines s'appliquent. Cela voulait dire que l'Algérie devenait partie intégrante de la France, que notre unité territoriale s'affirmait, selon l'expression alors employée, de «Dunkerque à Tamanrasset». Les grands propriétaires de la Mitidja sont venus affirmer qu'ils allaient traiter leurs employés en respectant les règles sociales de la République. Moi-même, j'ai prononcé un discours à la radio, à la télé et au Forum. La présence de Massu et de Salan montrait que l'armée apportait sa caution à la République. Nous avons évité le pire face à l'OAS, aux fascistes, qui ne pensaient qu'à en découdre, à réduire l'Algérie en esclavage. Les appelés du contingent, qui venaient de la métropole, nous soutenaient. Les quatre cinquièmes des généraux aussi. Massu et moi avions des liens très forts tous les deux, charnels. Ensemble, nous avions apporté la liberté à la France; nous voulions en faire de même avec l'Algérie. Elle pouvait devenir une formidable puissance économique: il y avait du pétrole, des moyens. Mais il existait un clivage entre ceux que l'on appelait les «vieux turbans» et les générations plus réformistes. J'ai retrouvé ce clivage, plus tard, quand j'ai fait adopter ma loi sur la contraception [qui autorise l'utilisation de la pilule, en 1967]. Certains me disaient alors: «Avec votre loi, les gamines de 13 ans vont faire le tapin!»
Et de Gaulle?
La IVe République était incapable de résoudre les problèmes, et notamment le drame colonial. De Gaulle était la seule personnalité capable de le faire. Avant de partir pour l'Algérie, je suis allé le voir. Il avait déjà reçu Léon Delbecque, un membre des Républicains sociaux [parti créé après la mise en sommeil du mouvement gaulliste de l'après-guerre, le RPF] qui avait dû quitter Alger et allait jouer un rôle considérable par la suite. J'ai dit au Général que la situation en Algérie était intenable. Il m'a répondu avec un certain fatalisme: «Que voulez-vous!» Il avait l'air découragé. Il m'a raccompagné à la porte, et là, une main sur mon épaule et l'autre sur la poignée, il m'a dit: «Finalement, Neuwirth, qu'est-ce que vous allez faire?» «On fera appel à vous!» ai-je lancé. «Je vous répondrai», m'a-t-il assuré. C'est la fusée qui m'a fait démarrer.
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LEXPRESS.fr du 06/05/2008
Jean-Louis Debré
La Ve République, de 1958 à aujourd'hui
Propos recueillis par Eric Mandonnet
Fils de l'un des principaux rédacteurs de la Loi fondamentale, l'actuel président du Conseil constitutionnel revient sur la genèse et l'esprit du texte qui régit l'Etat.
Vous avez 14 ans en 1958. Quels souvenirs avez-vous du général de Gaulle et de votre père?
© M. Bureau/AFP
Jean-Louis Debré
e me souviens de ces 18 Juin d'avant cette époque, quand mon père nous emmenait, mes frères et moi, au Mont-Valérien. Devant la crypte des fusillés, il y avait peu de monde. Seuls les compagnons, les vrais fidèles, ceux qui voulaient se souvenir et non se montrer, assistaient à cette cérémonie. Le Général prenait le temps de les saluer. L'émotion était poignante. Après son arrivée à l'Elysée, de Gaulle nous a reçus à dîner à plusieurs reprises, mes parents, mes frères et moi. C'était très impressionnant, surtout que, la veille, le Général se renseignait sur nos résultats scolaires!
Quelle était l'ambiance chez les Debré en mai 1958?
J'ai un souvenir précis de mon père qui, avant de partir, regardait par la fenêtre de la maison où était positionnée la voiture des policiers chargés de le surveiller, non pour le protéger, mais pour renseigner de ses allées et venues. Parfois, il demandait à un ami de faire diversion pour ne pas être suivi...
Quels sont les principaux contributeurs de la Constitution?
Il y a d'abord, bien sûr, le général de Gaulle. Il s'était exprimé sur les institutions qu'il souhaitait pour la France, dans ses discours de Bayeux et d'Epinal ainsi que dans Le Fil de l'épée: il était convaincu qu'il fallait à la France un véritable chef. Il y a aussi mon père, garde des Sceaux, chargé de rédiger le projet de Constitution. Il avait vilipendé la IVe République: il était convaincu qu'il fallait - aussi - à la France un véritable gouvernement. Les conversations entre les deux hommes sur les institutions avaient été nombreuses dans le passé. Mon père avait beaucoup réfléchi à la question, étudié le régime anglais, apprécié les écrits de Carré de Malberg que lui avait fait découvrir René Capitant, notamment sur la compatibilité entre le régime parlementaire et le référendum, et médité sur les textes du philosophe Guglielmo Ferrero. Le général de Gaulle et lui ont ainsi dessiné l'architecture des nouvelles institutions. Il y eut également des influences diverses qui se sont exprimées quand il a fallu mettre en forme juridique les principes énoncés.
Dans quelles circonstances fut accueillie la nouvelle Constitution?
Je me souviens du Pr Maurice Duverger, considéré alors comme une excellence du droit français, écrivant: «Si le général de Gaulle disparaissait brusquement, on peut craindre que la Constitution ne s'anéantisse avec lui comme l'empire avec l'Empereur.» Il s'est largement trompé. Si la Constitution a survécu à ces critiques et traversé les alternances, les cohabitations, les crises internationales, cela vient de la souplesse d'interprétation de certaines de ses dispositions. Et aussi du fait qu'elle avait été conçue à partir d'une volonté de restaurer l'autorité de l'Etat et d'un souci de donner au gouvernement, dans ses rapports avec le Parlement, la possibilité d'agir dans la durée. Les constituants - c'est ce qui dérouta certains juristes - ne copièrent pas plus le régime anglais que le système américain; ils voulurent bâtir des institutions adaptées, non pas à la personnalité d'un homme, fût-il de Gaulle, mais aux caractéristiques propres du jeu politique français. Ainsi a été empruntée aux Américains l'idée du président aux pouvoirs étendus et a été reprise des Anglais l'idée du régime parlementaire.
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LEXPRESS.fr du 06/05/2008
L'amiral Flohic
Une journée à Baden-Baden
A l'époque capitaine, l'ancien aide de camp du Général raconte à L'Express cet épisode particulier de Mai 68.
«Je n'étais pas de permanence. Mon camarade d'Escrienne, aide de camp de service, m'informe par téléphone que le président me demande en uniforme avec un petit bagage. J'arrive à l'Elysée à 10 h 30. Le Général m'explique qu'il ne dort plus, qu'il veut se retaper à la campagne. Il me demande de me munir de cartes "de l'est de Colombey" et exige une discrétion totale. On quitte l'Elysée à 11 h 20 pour l'héliport d'Issy-les-Moulineaux. Mme de Gaulle est à bord de l'hélicoptère. Le président s'inquiète du trajet choisi: "Je ne tiens pas à défiler devant Citroën en grève..." A Issy, le chauffeur charge les bagages. Le Général s'impatiente: "On nous observe." Décollage. A ce moment là, je pense qu'on se rend chez son gendre, Boissieu, à Mulhouse. A 12 h 50, nous faisons le plein à Saint-Dizier, en bout de piste. Nouveau départ à 13 h 10: De Gaulle me révèle alors notre véritable destination, la résidence du général commandant en chef des forces françaises en Allemagne, Massu. Je pense à ce qu'il écrit, dans Le Fil de l'épée, sur l'importance d' "organiser la surprise". Je décide donc de renvoyer l'hélicoptère de la gendarmerie qui nous accompagne, de déjouer les radars en volant en rase-mottes et d'observer un silence radio absolu. En définitive, c'est moi qui ai fait disparaître le général de Gaulle depuis Saint-Dizier!
Arrivé au camp militaire de Baden, je téléphone à Massu: "Nous sommes là. - Qui nous? - Le Général et Mme de Gaulle. - Laisse-moi cinq minutes, je faisais la sieste à poil sur mon lit."
On saura plus tard qu'il avait reçu la veille le maréchal Kochevoï, commandant des troupes soviétiques en RDA. La soirée avait été plutôt arrosée!
Je constate alors que Philippe de Gaulle et sa famille nous ont rejoints. Depuis le putsch de 1962, le Général craignait qu'on prenne les siens en otage.
Le président apostrophe Massu: "Tout est foutu! " Le baroudeur lui répond du tac au tac: "Un homme de votre prestige a encore des moyens." Une conversation d'une dizaine de minutes entre les deux hommes s'ensuit.
15 h 20. Le chef de l'Etat m'interpelle: "Que va-t-il se passer maintenant? Je ne suis plus en France, le Conseil constitutionnel va constater ma déchéance."
Je tente de le rassurer: "Vous êtes encore en France, le pavillon tricolore flotte sur la pelouse et vous détenez la majorité au Conseil constitutionnel, dont le président, Palewski, vous est fidèle."
Déjeuner avec Mme de Gaulle et Mme Massu. En réalité les reliefs de la fiesta de la veille avec Kochevoï. Mme Massu dit à l'épouse du président: "Que voulez-vous, madame, on ne refait pas le coup du 18 Juin à 78 ans." Malaise. Je fusille du regard la femme de Massu. Mme de Gaulle ne bronche pas. Le Général, lui, déjeune seul.
http://www.lexpress.fr/info/france/d...asp?ida=470974
Comment le général de Gaulle vit-il les débuts de Mai 68?
miral Flohic: Comme tout le monde, il ne s'inquiète pas. Quelque part, lui aussi s'ennuie! «Il n'y a plus rien à faire de grand ou d'héroïque», m'avait-il confié, un peu désabusé. Quand le Quartier latin s'embrase, le Général comprend mal le manque de réaction du gouvernement. Le PC et la CGT refusant alors toute collusion avec les étudiants, le mouvement aurait pu être étouffé dans l'œuf. De Gaulle me confia plus tard: «On a tout laissé filer. Les ministres avaient peur qu'il y ait mort d'homme. On ne peut pas gouverner avec des soucis comme cela.»
Quels sont les rapports entre Georges Pompidou et le président de la République?
A son retour d'Iran, Pompidou est maître de la situation. A Louis Joxe, qui s'inquiète de la réaction du Général, il répond sèchement: «C'est moi qui commande, maintenant.» Il tient seul les rênes jusqu'aux accords de Grenelle, dans lesquels il discerne le dénouement de la crise et... son propre triomphe. Un optimisme partagé par le leader de la CGT, qui lui assure que, le lendemain, «la France sera au travail».
Or, bien au contraire, le mouvement s'amplifie...
Oui, on connaît l'accueil que les ouvriers de Renault Billancourt réservent à Georges Séguy. La politique de Pompidou s'effondre. Le 28, la CGT appelle à une grande manifestation, de l'Hôtel de Ville à la gare Saint-Lazare. Un itinéraire inhabituel, dont le terme se rapproche fâcheusement de l'Elysée. Le Général se sent menacé. Il s'avise qu'on n'attaque pas un palais vide et que la légitimité républicaine sera là où il séjournera. C'est à ce moment-là qu'il a décidé de partir pour Baden.
Ne voulait-il pas s'assurer, surtout, de la fidélité de l'armée?
Certainement. Si Massu lui avait fait part de doutes sur la loyauté des forces armées, de Gaulle serait resté en Allemagne. Il me le confia, le soir du 29 mai, à Colombey: «J'aurais prévenu le chancelier Kiesinger de ma présence sur son territoire. J'y serais resté un temps, puis je me serais rendu en Irlande, la terre de mes ancêtres maternels.»
A-t-il pensé à faire intervenir l'armée?
[Plusieurs secondes de réflexion.] Il est certain que, dans sa philosophie, de Gaulle était disposé à utiliser tous les moyens de l'Etat. Du moins pour assurer la protection des bâtiments publics. Mais je ne le vois pas envoyer la troupe contre les étudiants. Cela n'a pas empêché le PC de s'inquiéter d'avoir vu passer des blindés près de Paris. C'était en réalité le 501e régiment de chars qui rentrait de manœuvres, dans l'est, vers sa base de Rambouillet.
http://www.lexpress.fr/info/france/d...asp?ida=470975
En 2008, de Gaulle est-il encore d'actualité?
© P. Pavani/AFP
Hervé Gaymard
l'inverse d'Edouard Balladur, je ne dirais pas «Laissons de Gaulle en paix!», car c'est lui qui ne nous laisse pas en paix! Par son allure, son attitude politique, sa lecture des institutions et ses valeurs, il nous interpelle en permanence. Le Général incarne cette «liberté grande», au sens de Julien Gracq, qui s'épanouit autour de quatre lignes de force. 1. La liberté de l'esprit, contre les conformismes et les conservatismes. 2. La liberté intérieure. De Gaulle a toujours opéré une distinction nette entre les sphères publique et privée. La politique doit s'arrêter là où commence la deuxième. La confusion actuelle entre les deux ordres me paraît dangereuse pour la démocratie, singulièrement dans notre société, où la révolution technologique permet de tracer les individus. De même, il opérait une séparation claire entre le chef de l'Etat et, comme il disait, «l'armée de ceux qui [l]e soutiennent». Que des bureaux politiques de l'UMP se tiennent aujourd'hui au palais de l'Elysée me paraît incroyable. 3. La conciliation indispensable entre la liberté économique et la solidarité. 4. Une France et une Europe libres, qui ont des choses à dire au monde.
Le président Sarkozy, c'est l'anti-de Gaulle?
Sachons gré à Nicolas Sarkozy de ne s'être jamais défini par rapport au gaullisme, y compris du temps du RPR. Il a toujours eu cette franchise, et il considère que c'est un moment glorieux de notre histoire, qui appartient au passé. Je pense, au contraire, qu'il faut construire un gaullisme des temps nouveaux, et peu importe comment on le nommera. Car les intuitions et les valeurs qu'il porte demeurent une grille d'analyse valide pour l'action, tant pour ce qui concerne la société française que pour la marche du monde.
Que penserait le Général de la volonté de la France de réintégrer la structure militaire intégrée de l'Otan, qu'il a quittée en 1966?
Faire parler de Gaulle est un exercice vain. Nous devons nous interroger sur les buts de l'Otan. Pendant la guerre froide, c'était clair; depuis la chute du mur de Berlin, beaucoup moins. Si la vision néoconservatrice américaine est d'imposer une conception du monde «occidentaliste», en espérant un choc des civilisations, il ne faut surtout pas donner le signal politique d'une réintégration totale dans l'Otan. Si le lien peut être fait avec la défense européenne, c'est une autre question.
Dans le débat politique, que reste-t-il de lui?
La période a changé, la pratique politique également. Aucun parti ne fait référence au général de Gaulle, «embaumé» par l'historiographie, dans une sorte de consensus, alors qu'il a toujours été un homme de rupture. Puisse son exemple nous donner la force d'élever le niveau de l'horizon! Le «A demain de Gaulle» de Régis Debray viendra peut-être plus vite qu'on ne le pense.
Un tel personnage pourrait-il éclore aujourd'hui?
Les circonstances historiques et la posture qui ont construit le personnage sont uniques. Toutefois, je pense que le 18 juin 1940 a donné chair à une sorte de synthèse - traduction de ce que Marc Bloch exprima dans L'Etrange Défaite - entre la monarchie et la France révolutionnaire. On ne peut pas réduire le débat démocratique au clivage gauche-droite. C'est pour cela que le gaullisme a toujours été dérangeant. Et qu'il continuera à déranger, quel que soit son nom. Liberté grande, j'écris ton nom!