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Brève analyse de "Pacem in terris" par Romano Amerio
Résumé : La thèse du pape Jean se présente comme une déduction de la maxime, toujours enseignée par l’Eglise, qu’il faut distinguer entre l’égarement et l’égaré...
"De même on ne peut identifier de fausses théories philosophiques sur la nature,l’origine et la finalité du monde et de l’homme, avec des mouvements historiques fondés dans un but économique, social, culturel ou politique, même si ces derniers ont dû leur origine et puisent encore leur inspiration dans ces théories. Une doctrine, une fois fixée et formulée, ne change plus, tandis que des mouvements ayant pour objet les conditions concrètes et changeantes de la vie ne peuvent pas ne pas être largement influencés par cette évolution. Du reste, dans la mesure où ces mouvements sont d’accord avec les sains principes de la raison et répondent aux justes aspirations de la personne humaine, qui refuserait d’y reconnaître des éléments positifs et dignes d’approbation ? Il peut arriver, par conséquent, que certaines rencontres au plan des réalisations pratiques qui jusqu’ici avaient paru inopportunes ou stériles, puissent maintenant présenter des avantagess réels ou en promettre pour l’avenir." Pacem in terris
"La thèse du pape Jean se présente comme une déduction de la maxime, toujours enseignée par l’Eglise, qu’il faut distinguer entre l’égarement et l’égaré, entre l’aspect purement logique de l’assentiment et l’aspect que cet assentiment revêt comme acte de la personne. Le défaut qui se trouve être présent dans une disposition d’esprit n’enlève pas à la personne sa destination à la vérité ni la dignité axiologique qui en dérive. Cette dignité provient de l’origine et de la finalité supraterrestre de l’homme, que ne peut effacer aucun événement terrestre, et qui est même proprement inamissible puisque cette dignité subsiste même chez les damnés, à leur honte. Or de cette maxime, qui distingue l’erreur de l’errant, l’encyclique passe à la distinction entre les doctrines et les mouvements qui s’en inspirent. Elle dépeint les doctrines comme immuables et repliées sur elles-mêmes, tandis que les mouvements au cours de l’histoire seraient en perpétuel devenir et toujours ouverts à des nouveautés qui les transforment jusqu’à prendre le sens contraire. Cependant, la distinction légitime entre le mouvement ou masse d’hommes de même avis et l’idée qui inspire ce mouvement ne peut s’avancer jusqu’à attribuer fixité à la doctrine et mobilité au mouvement. Tout comme le mouvement initial qui doit son origine à la doctrine ne peut se concevoir que comme une masse de personnes unies par l’acceptation de cette doctrine, de même on ne peut pas penser que la doctrine reste fixe sans personnes pour la partager, ni que la masse, en se pliant au devenir imposé par l’histoire, reste sans référence à la doctrine. La masse est en mouvement parce qu’elle repense la doctrine, et la doctrine participe à la fluidité historique justement en tant qu’elle est l’opinion des hommes en mouvement. D’ailleurs l’histoire de la philosophie n’est-elle donc pas l’histoire des systèmes dans leur évolution et leur devenir ? Comment peut-on dire que les systèmes sont fixes et que seuls les hommes qui les pensent sont en mouvement ?
Il semble donc que l’encyclique néglige le lien dialectique inévitable entre ce que pense la masse (moins distinctement certes, que les théoriciens) et ce qu’elle fait sans plus de lien avec l’idéologie, qui n’aurait eu pour rôle que de lancer le mouvement. C’est ne pas tenir compte du fait que la pratique est précédée par la pensée; il semble qu’ici les idéologies soient enfantées par les mouvements au lieu de les enfanter. Sans doute les idéologies ressentent les fluctuations propres aux hommes au cours de l’histoire, mais la question qui se pose reste de savoir si les mouvements qui se transforment continuent ou non de s’inspirer du principe sous l’influence duquel ils sont nés.
Après avoir séparé la doctrine du mouvement, de façon à permettre aux catholiques d’adhérer au mouvement tout en faisant des réserves sur la doctrine, l’encyclique énonce encore un autre critère pour permettre aux catholiques de coopérer avec des forces politiques hétérogènes : “Du reste, dans la mesure où ces mouvements sont d’accord avec les sains principes et répondent aux justes aspirations de la personne humaine, qui refuserait d’y reconnaître les éléments positifs et dignes d’approbation ?” La thèse de Jean XXIII répond au sentiment ancien et général de l’Eglise déjà exprimé par saint Paul : “Examinez tout [dokimàzete], gardez ce qui est bon.” (1 Th, 5, 21) Mais surtout, dans cette parole de l’Apôtre, il ne s’agit pas de tout expérimenter, en participant au mouvement dans la pratique, mais de tout examiner pour discerner ce qu’il pourrait se trouver de positif dans le mouvement et s’y appuyer dans la pratique.
Cependant, l’accord de pensée et d’action, possible quand les hommes appliquent leur volonté à des objectifs inférieurs et contingents, devient par contre impossible quand ils appliquent leur volonté aux visées finales suprêmes incompatibles entre elles. Or, pour le catholicisme, toute la vie politique est subordonnée à une fin dernière supraterrestre, tandis que pour le communisme elle est tout ordonnée au monde et répudie toute fin ultra-terrestre. Que l’on y prenne garde : il n’en fait pas abstraction, comme le fait le libéralisme, il la répudie. Si donc le communisme est condamné, la condamnation ne frappe pas les fins subordonnées qu’il poursuit, mais cet objectif ultime de systématisation absolument terrestre du monde, vers laquelle sont orientées les fins subordonnées, et qui est incompatible avec les fins de la religion. En réalité, quand deux agents, qui ont des fins dernières opposées, participent à la même œuvre, il n’y a pas coopération sinon au sens matériel, car les actions sont qualifiées par leur fin, et ici les fins sont opposées. L’effet total de la coopération finira par être conforme à la fin de celui des coopérateurs qui aura su prévaloir.
Il faut observer aussi que des éléments positifs que l’on voit dans le mouvement sont considérés dans l’Encyclique comme propres à l’idéologie communiste, alors qu’ils sont d’abord valeurs de religion, y compris celle de la justice naturelle, et qu’ils n’acquièrent toute leur signification et leur force entière que lorsqu’ils sont replacés dans le complexe des idées religieuses. Il semble donc qu’il ne suffise pas de les reconnaître, mais qu’il faille les reconnaître comme fragments de la vérité totale, et les revendiquer pour la religion afin de leur restituer l’intérêt qui leur revient. Or cet acte de revendication, qui retire au mouvement comme ne lui appartenant point et qui restitue à la religion ce qui apparaît en lui être juste et raisonnable, fait défaut dans l’encyclique Pacem in terris. Elle développe plutôt la reconnaissance de valeurs qui se trouveraient à égalité dans le mouvement et dans le christianisme et qui à ce titre relèvent d’une valeur supérieure commune aux deux qui donnerait leur mérite au mouvement communiste et à la religion catholique. Il ne ressort pas de l’encyclique qu’elle est cette valeur qui serait la vraie et authentique valeur originelle ; et elle ne saurait ressortir sans que la valeur de la religion, qui est ce principe premier, y fût rabaissée au rang de simple moyen d’atteindre cette valeur première commune.
La cohérence abstraite d’idées logiquement enchaînées pour passer de l’une à l’autre sans interruption est beaucoup plus forte que l’accord factice que les hommes s’efforcent de mettre entre idées qui s’excluent. Ainsi en est-il de l’option de chrétiens pour le marxisme, lequel contient en son sein la lutte des classes culminant dans la révolution elle devait donner naissance à une théologie de la libération. Le phénomène signalé au paragraphe précédent, montrant que la fin qui prévaut attire à elle la fin de l’autre coopérant, incompatible avec celle du premier, s’est exactement vérifiée par le passage de l’option communiste à la théologie de la libération.
Iota unum, Romano Amerio, Nouvelles Editions latines, pp. 228-230
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