Robert Paxton, Vichy vu d'Amérique
LE MONDE | 14.01.04 | 13h31
L'historien, qui fit événement en 1973 avec son livre consacré au régime du maréchal Pétain, publie "L'Armée de Vichy".
Indéniablement , Robert Paxton aime la France. Il y séjourne au moins deux mois dans l'année, partageant son temps entre une adresse parisienne et une maison dans la campagne charolaise, non loin de Cluny, que lui fit découvrir son collègue médiéviste John Constable. Et cet attachement n'est pas récent puisque dès l'adolescence c'est par sa langue et son histoire que la France l'a "emballé". Pas encore l'histoire de Vichy, même si ce sont ses travaux sur ces années longtemps occultées qui lui ont valu une réputation, passé le scandale initial que provoqua La France de Vichy (1973), d'impeccable rigueur scientifique.
"Alors que mon frère aîné avait choisi d'étudier l'espagnol, j'ai opté pour le français dès mes études secondaires, raconte l'historien. J'ai grandi en Virginie, dans une petite ville universitaire ; mes parents appartenaient à la petite élite de Lexington, fréquentant un cercle de professeurs, assez étroit dans ce milieu de bourgeoisie rurale." Il s'amuse à évoquer le poids des traditions familiales : le journal hebdomadaire du lieu tenu par les siens depuis près de cent vingt ans ; la mémoire sudiste de l'endroit, d'autant plus vivace qu'un de ses aïeux a été tué lors de la guerre de Sécession et que c'est là que repose le général Lee... Il s'interroge même sur le rôle de cet héritage dans son choix de ne pas devenir un historien des Etats-Unis : "Baigné dans l'histoire nationale, je voulais en sortir."
Le déclic semble toutefois plus simple : envoyé en Nouvelle-Angleterre dans un lycée privé - "cette rupture avec les Appalaches a élargi ma vision des choses" -, il est enthousiasmé par son professeur d'histoire, un américaniste qui assure aussi un cours d'histoire européenne, et se lie à l'un de ses condisciples, fils du directeur du Musée de Cleveland, qui revient d'une année passée à Grenoble. "Nos discussions me faisaient entrevoir des horizons plus larges ; il m'ouvrit à la musique classique, à l'alpinisme...". Chaque soir, avant l'extinction des feux, ils s'isolent pour converser en français. Et lorsque la famille fait un séjour à Paris pendant l'été 1950, ses parents comptent sur ses talents d'interprète. Il a 18 ans. "Je ne comprenais rien du tout. J'étais capable de formuler mes questions, mais j'étais totalement submergé par le flot des réponses."
Il reviendra dix ans plus tard. Entre-temps, de retour dans son Sud originel, les yeux dessillés, il entre à l'université, bénéficie bientôt d'une bourse Rhodes qui lui permet d'intégrer Oxford, où il étudie la Révolution française et le XXe siècle.
Après un service militaire à Washington, où il est officier attaché à l'état-major de la marine, Paxton opte alors pour Harvard et choisit pour son doctorat d'étudier l'école militaire de Saint-Cyr. A l'automne 1960, le revoilà à Paris, où, au service historique des armées, à Vincennes, on lui apprend que les fonds d'archives ont été perdus dans le bombardement américain de la Libération. S'il a aujourd'hui des doutes sur l'information, le jeune Paxton se tourne alors vers Raoul Girardet, spécialiste d'histoire militaire, qui le met sur la piste de l'armée de l'Armistice.
Sur ce sujet, les sources françaises accessibles restent minces : documents de la Commission allemande d'armistice de Wiesbaden, pièces des procès en Haute Cour d'après-guerre... Robert Paxton se plonge dans les archives anglaises, américaines ou allemandes, microfilmées et conservées outre-Atlantique. Et grâce à la recommandation du général Weygand, il sollicite des témoignages, entre décembre 1960 et juillet 1961, d'une trentaine d'officiers supérieurs - en pleine guerre d'Algérie, à l'heure du putsch des généraux, le contexte est explosif. Paxton parvient ainsi à recouper des archives moins lacunaires qu'il ne le craignait. Son inexpérience lui joue des tours : "On apprend beaucoup à observer le visage du témoin, dit-il, mais je ne connaissais alors pas assez mon sujet pour toujours poser les bonnes questions." Il réussit pourtant à reconstituer l'état d'esprit d'une élite plus attachée à la défense de la patrie qu'à celle du modèle républicain.
De retour aux Etats-Unis, un emploi à mi-temps à Berkeley lui permet de poursuivre sa thèse, soutenue en 1963. Remaniée pour un plus large public, Parades and Politics at Vichy paraît en 1966 sans susciter d'écho en France. "Le temps n'était pas mûr, juge Robert Paxton. C'est un problème générationnel, sans doute..." Aussi est-il le premier surpris lorsque son deuxième opus, Vichy France : Old Guard and New Order (1972), sort en France, grâce aux efforts de son ami Stanley Hoffmann - et après une expertise suspicieuse de Michel Winock et Jean-Pierre Azéma.
"L'UN DE NOUS DEUX MENT !"
La France de Vichy provoque un vrai séisme. Evoquant le point de départ de ce qu'on a pu appeler "la révolution paxtonienne", l'historien se souvient avec reconnaissance de l'exigence du débat et de certains épisodes théâtraux. Ainsi le général Auphan l'apostrophant devant les caméras : "L'un de nous deux ment !" "J'ignorais ce que la réception du livre allait provoquer, assure l'historien. Je reste du reste surpris : d'avoir été traduit, de déclencher un tel débat que d'autres livres auraient pu, avant le mien, soulever [ceux d'Eberhard J-ckel ou d'Yves Durand] de ne pas être plus vivement attaqué sur le détail de mon exposé." La mobilisation professionnelle infléchit la démarche de jeunes chercheurs. De taboue, l'étude de Vichy devient un chantier "à la mode".
Convaincu que cette histoire ne peut se conduire qu'en s'attachant à comprendre l'itinéraire des acteurs - une leçon précisée à ses yeux par le livre de Philippe Burrin, La Dérive fasciste (1986) -, Paxton approuve la ligne de défense du président Mitterrand : "L'historien comme le citoyen doit admettre qu'il y a plusieurs Vichy successifs et que l'itinéraire, de la légitimité à un "ailleurs", gaulliste ou non, est sur quatre ans un parcours normal." Aussi déplore-t-il les fastidieuses "polémiques de la vie intellectuelle française, qui procèdent par petites phrases montées en épingle".
Mais la France, elle, ne le déçoit pas. A l'heure où paraît enfin, chez Tallandier, L'Armée de Vichy, un travail élaboré dans une phase de vives tensions entre France et Etats-Unis, Paxton persiste à réparer les ponts entre les deux pays. Aussi, un mois après la sortie de sa nouvelle somme, Le Fascisme en action, il participera en juin aux célébrations du 60e anniversaire du débarquement.
Philippe-Jean Catinchi
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Biographie
1932
Naissance à Lexington (Virginie).
1960
Commence sa thèse sur le corps des officiers français de 1940 à 1944. Elle paraît en 1966 aux Etats-Unis.
1973
"La France de Vichy" (Seuil).
1981
"Vichy et les juifs" (Calmann-Lévy).
2003
"L'Armée de Vichy" (Tallandier).
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.04




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