Le premier ministre libanais, Rafic Hariri, a démissionné
Rafic Hariri est considéré par ses partisans comme le "père de la reconstruction" du Liban après les 15 ans de guerre civile.
Le premier ministre libanais, Rafic Hariri, a présenté, mercredi 20 octobre, sa démission au président libanais. "J'ai présenté la démission du gouvernement au président Emile Lahoud tout en indiquant que je ne suis pas candidat pour la formation d'un nouveau gouvernement", indique le texte du communiqué rendu public par le bureau de presse du premier ministre.
"Relever les défis [auxquels fait face le Liban] ne peut se faire qu'en cas de front intérieur uni, qui permettrait de répondre aux aspirations des Libanais, mais comme la réalisation de ces objectifs est bloquée par les circonstances politiques que l'on sait, j'ai estimé opportun de présenter ma démission tout en déclarant ne pas être candidat pour la formation du nouveau gouvernement", a indiqué M. Hariri.
LE "PÈRE DE LA RECONSTRUCTION"
De son côté, le président Lahoud, proche des chiites et opposant de longue date de M. Hariri, a accepté la démission de son premier ministre et celle de son équipe et lui a demandé d'expédier les affaires courantes jusqu'à la formation d'un nouveau gouvernement, selon un communiqué de la présidence de la République.
En vertu de la Constitution, le président Lahoud doit maintenant tenir des consultations parlementaires dont les résultats sont pour lui "contraignants", c'est-à-dire qu'il doit tenir compte de la volonté de la majorité parlementaire pour désigner un nouveau chef de gouvernement. De sources parlementaires, on indique que les consultations devraient commencer jeudi.
Milliardaire ayant également la nationalité saoudienne, M. Hariri, un sunnite de Saïda, est revenu au pouvoir en 2000 après avoir passé deux ans dans l'opposition, après l'accession au pouvoir du président Lahoud en 1998.
M. Hariri est considéré par ses partisans comme le "père de la reconstruction" du Liban après les 15 ans de guerre civile (1975-1990), ayant réussi à assurer la stabilité de la livre libanaise et à ramener les investisseurs étrangers. Ses détracteurs l'accusent d'être de par sa politique le principal responsable de l'énorme dette publique du Liban, qui se chiffre à 35 milliards de dollars.
Son dernier gouvernement a été formé le 17 avril 2003. Il comprend 30 ministres et est composé en immense majorité d'hommes politiques proches de la Syrie.
L'ALLÉGEANCE À DAMAS
La démission de M. Hariri intervient dans un contexte particulier pour Damas, "parrain politique" du Liban depuis 1990. Des troupes syriennes stationnées au sud de Beyrouth avaient amorcé, mardi 21 septembre, un redéploiement vers la Syrie. Ce dernier mouvement, qui a concerné 3 000 soldats, doit être ajouté à ceux observés au cours des trois dernières années, qui ont porté les effectifs syriens, estimés au Liban à 35 000 hommes à la fin de la guerre civile, à 17 000 environ.
En butte à l'hostilité des Etats-Unis sur tous les dossiers régionaux, de l'Irak au conflit israélo-palestinien, Damas doit désormais également tenir compte de la défiance que la France (traditionnellement proche de Rafic Hariri, un intime de Jacques Chirac) exprime de plus en plus ouvertement sur le dossier libanais. Paris et Washington s'étaient d'ailleurs retrouvés, le 2 septembre, au Conseil de sécurité des Nations unies, pour faire adopter une résolution appelant au respect "de la souveraineté, de l'intégrité territoriale, de l'unité et de l'indépendance politique du Liban".
Il s'agissait pour la France et les Etats-Unis de tenter de contrecarrer un projet de modification constitutionnelle prolongeant de trois ans le mandat de l'actuel président Emile Lahoud, qui ne pouvait pas se représenter à l'élection présidentielle prévue pour le mois de novembre. Ce dernier avait été élu pour un mandat unique de six ans en 1998 à la faveur d'une modification de la Constitution pour permettre à cet ancien chef de l'armée d'occuper des fonctions politiques.
L'adoption de la résolution 1559, qui appelait à l'organisation d'un scrutin "libre", "équitable" et sans "influence étrangère", n'a pas atteint son but puisque le Parlement libanais, acquis à la Syrie, avait adopté l'amendement incriminé quelques heures seulement après le vote du Conseil de sécurité.
Le Conseil de sécurité de l'ONU a de nouveau appelé mardi 19 octobre "toutes les parties concernées", à se conformer aux termes de la résolution 1559, en retirant leurs troupes du Liban, visant implicitement la Syrie. Damas et Beyrouth ont tous deux accusé les Nations unies d'ingérence dans les affaires intérieures du Liban et dans les relations libano-syriennes.
Lemonde.fr avec AFP et Reuters
Au Liban, la classe politique craint le retour du chaos
LE MONDE | 20.10.04 | 14h06
L'attentat manqué contre un ministre druze survient dans un contexte de tension avec Damas.
Beyrouth de notre envoyé spécial
Marouane Hamadé devait mourir. L'attentat à la voiture piégée qui exploserait le 1er octobre au passage de sa limousine, à Beyrouth, ne devait lui laisser aucune chance : 15 kilos de C4, puissant explosif militaire, des guetteurs postés sur l'itinéraire et un tueur qui attend sous un porche d'immeuble pour actionner le détonateur. "Un vrai travail de pro", constate un expert. L'homme assis ce jour-là à l'arrière de la voiture sera littéralement haché menu. Malheureux garde du corps, heureux politicien. Ce matin-là, le ministre démissionnaire de l'économie libanaise, dans le gouvernement Hariri, avait pris place à l'avant. Il s'extirpera miraculeusement de la carcasse en flammes, sans trop de dommages.
Opération manquée ? "Pas du tout", explique au Monde un ancien ministre. "C'est l'attentat le moins mystérieux de tous les temps. Chacun sait exactement qui l'a ordonné et pourquoi." Elu modéré, proche ami de Walid Joumblatt, le chef incontesté de la minorité druze, M. Hamadé est l'un des quatre ministres qui ont démissionné début septembre pour protester contre le dernier en date des coups de force syriens au Liban : le viol de la Constitution et la prorogation à la présidence de la République du général Emile Lahoud.
La presse locale pointe directement un doigt accusateur vers la Syrie. "Nous sommes dans une logique de chantage", avance le politologue Joseph Bahout. Pour lui comme pour la plupart des commentateurs, le message des commanditaires de l'attentat à tous ceux qui discutent la pesante mainmise syrienne sur le Liban se résume en cinq mots : "C'est nous ou le chaos." Dans un pays qui a connu quinze années de guerre civile et des milliers de morts, l'avertissement ne peut être que reçu cinq sur cinq.
Mis à part quelques chrétiens installés à l'étranger, aucun politicien libanais d'importance, pas même M. Joumblatt, qui a pris la tête de la grogne contre la tutelle de Damas, n'ose encore réclamer ouvertement le départ des soldats syriens qui, quatorze ans après la fin de la guerre, restent déployés au Liban. Jusqu'à quand cette prudence ? Depuis que les Etats-Unis et la France ont obtenu le 2 septembre, du Conseil de sécurité de l'ONU, le vote d'une résolution - la 1559 - qui réclame "le départ du Liban de toutes les forces étrangères", c'est toute la question.
"Pour l'instant, confie le directeur musulman d'un grand journal, chacun attend de voir si Paris, Washington et les autres pays qui ont soutenu la résolution - Londres et Berlin notamment - sont vraiment sérieux."Personne n'a envie de monter au front -"de risquer sa peau", dit notre interlocuteur - pour s'y retrouver seul, sans alliés ni munitions. Au reste, ce sont moins les soldats dépenaillés du "pays frère" qui font peur à la classe politique libanaise que les centaines de milliers de travailleurs syriens disséminés dans tout le pays avec leur puissant cortège de moukhabarates - la police politique de Damas.
C'est un fait : la peur règne dans les salons politiques de Beyrouth. Tout le monde parle, mais nul, à l'exception des alliés directs de la puissance tutélaire, ne veut être nommément cité. Aux yeux de beaucoup, à commencer par le premier ministre, le milliardaire Rafic Hariri, qui déteste Emile Lahoud et qui a pourtant voté sa prorogation à la tête de l'Etat - après, il est vrai, un bref entretien avec le général des services de renseignement qui fait office de proconsul syrien à Beyrouth -, cette peur est légitime. "Plusieurs députés qui se refusaient à voter le viol organisé de la Constitution ont reçu des menaces directes", affirment des sources américaines.
RÉSOLUTION 1559
Symbole d'espoir pour certains, d'une crainte de voir renaître le chaos pour beaucoup d'autres, la mise en demeure onusienne, bien qu'accompagnée d'une série de menaces américaines orales et publiques, n'est pas encore assez convaincante pour encourager une prise de risque par les politiques. La résolution 1559 n'est ni nominative - seule puissance militairement présente au Liban depuis la fin de l'occupation israélienne du sud du pays en mai 2000, la Syrie n'est pas identifiée dans le texte voté - ni contraignante.
Le dossier libanais est certes internationalisé puisque l'ONU devra désormais rendre compte périodiquement au Conseil de sécurité des avancées de sa résolution. Mais il n'est question ni de date butoir ni de sanctions internationales au cas où Damas continuerait de faire la sourde oreille.
"Qui nous dit, s'interroge un chef de parti, que ce texte, une fois que les Américains auront obtenu ce qu'ils attendent de Damas sur le front irakien, n'ira pas rejoindre l'immense cimetière des résolutions cliniquement mortes sur le Proche-Orient ?" De fait, et la diplomatie syrienne a beau jeu de le souligner, Israël ne continue-t-il pas d'occuper et de coloniser nombre de terres arabes, à commencer par les territoires palestiniens et le Golan syrien depuis trente-sept ans, en violation des résolutions onusiennes ? Que la France, dont la seule assise régionale est libanaise, ait décidé de risquer la crédibilité acquise dans le monde arabe avec sa position sur l'Irak, en s'associant à la mise en demeure américaine, ne rassure personne. "Que se passe-t-il ?, ironise un diplomate libanais. Vous avez décidé de vous plier au nouvel ordre américain dans la région ?" Face au risque de déstabilisation que le Liban devrait assumer si les choses ne tournaient pas comme prévu, la thèse du coup de sang de Jacques Chirac contre un pouvoir syrien accusé de répéter des promesses d'ouverture et de réformes sans jamais les mettre en œuvre apparaît "un peu courte" à beaucoup.
"Les objectifs américains dans cette affaire ont le mérite d'être clairs", estime Joseph Samaha, directeur du grand quotidien arabe As-Safir. Washington veut une coopération militaire plus étroite avec Damas pour contrôler les 600 km de sa frontière avec l'Irak et empêcher les infiltrations de combattants islamistes vers Fallouja et le "triangle sunnite". Pour plaire à son allié israélien, l'administration Bush a également insisté pour inclure, dans la 1559, le désarmement du Hezbollah - organisation terroriste" selon Washington et Tel-Aviv, "mouvement de résistance légitime" pour l'immense majorité des Libanais. "Que cherche Paris dans cette affaire ?, s'interroge notre interlocuteur. Donner à Damas un simple avertissement sur notre dos ? Ou aller jusqu'au bout avec Washington ?"
Patrice Claude
L'ONU maintient sa pression sur la Syrie
Le Conseil de sécurité a appelé, mardi 19 octobre, la Syrie à retirer ses 14 000 soldats déployés au Liban et a demandé à Kofi Annan de présenter, deux fois par an, un bilan sur les progrès réalisés. Adoptée à l'unanimité, la déclaration est destinée à maintenir la pression sur Damas après l'adoption, le 2 septembre, de la résolution 1559, proposée par la France et soutenue par les Etats-Unis, demandant à "toutes les forces étrangères qui y sont encore de se retirer du Liban". Pour le ministre syrien des affaires étrangères, Farouk Chara, la déclaration onusienne est "une intervention illégale dans les relations bilatérales entre la Syrie et le Liban".Par ailleurs, les autorités libanaises s'inquiètent d'une proposition du Congrès américain de geler les avoirs de responsables libanais qui soutiennent la présence syrienne. Le président libanais, Rafic Hariri, a convoqué l'ambassadeur des Etats-Unis au Liban, Jeffrey Feltman, pour lui faire part de "son opposition et de son inquiétude". - (AFP.)
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.10.04




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