L’œuvre du P. Garrigou-Lagrange : itineraire intellectuel et spirituel vers Dieu.[1]
M. R. GAGNEBET, O. P.
In Angelicum 42
I. - LA PREPARATION
II. - L’ŒUVRE PHILOSOPHIQUE ET THEOLOGIQUE DU P. GARRIGOU LAGRANGE
1. - Status quaestionis : le problème religieux selon la philosophie moderniste.
2. - Principe de la défense rationnelle de la foi : valeur ontologique et transcendante des premiers principes.
3. - Connaissance naturelle de l’existence de Dieu et de sa nature.
4. - Valeur intellectuelle de la révélation, des dogmes de la foi et de la théologie et contemplation mystique.
III. - L’HOMME
Le 15 février dernier, aux premières lueurs de l’aube, dans la maison filialement hospitalière de la Fraternité sacerdotale, en la fête d’Henri Suso, le mystique dominicain, le P. Garrigou-Lagrange rendait son âme à Dieu, quelques jours avant ses quatre-vingt sept ans accomplis. Cette longue vie avait été une recherche ardente de la divine Vérité et un effort constant pour aider à son rayonnement sur les hommes d’aujourd’hui. A vingt ans, une illumination divine lui avait montré la présence de cette Vérité dans l’enseignement de l’Eglise. Arrivé à la maturité, au moment où le modernisme désespérant de l’atteindre, cherchait à fonder le christianisme sur les puissances du sentiment, le P. Garrigou-Lagrange s’employa avec toutes ses forces et de toute son âme à revendiquer pour la raison laissée à elle-même la faculté de connaître le Dieu créateur, et pour la foi le pouvoir d’atteindre Dieu tel qu’Il est en Lui-même à travers le voile argenté des formules révélées. Cette oeuvre immense apparaît tout entière inspirée par le noble désir de tracer aux hommes d’aujourd’hui l’itinéraire intellectuel et spirituel qui les conduira à Dieu. Appelé à l’honneur redoutable d’exprimer l’hommage à sa mémoire de Votre Académie à laquelle il appartenait depuis 1915, dans la mesure de mes faibles forces, mais avec la plus filiale affection et la plus entière gratitude, j’ai cru devoir insister sur ce caractère essentiel de son effort. Avant de vous exposer les grandes lignes de cette œuvre immense, permettez-moi de glaner à travers sa jeunesse quelques faits qui manifestent sa forte personnalité.
I. - LA PREPARATION
Marie-Aubin-Gontran Garrigou-Lagrange naquit à Auch le 21 février 1877. Son père, limousin, était directeur des Contributions indirectes. Sa mère, occitane, appartenait à la famille du célèbre historien de Lourdes, Henri Lasserre. Par sa grand’mère maternelle le P. Garrigou descendait de la noble famille des David de Lastour. Son grand-père paternel avait pour frère, je crois, un chanoine du diocèse de Toulouse, mort en odeur de sainteté (1766-1852), fondateur d’une Congrégation encore florissante. Au péril de sa vie, il avait exercé le ministère durant la Révolution et, après la tourmente, il s’en fut vivre près de la Basilique Saint-Sernin où l’on avait alors transporté les reliques de S. Thomas d’Aquin. Le P. Garrigou lisait sans cesse les instructions de ce saint prêtre à ses filles sur la vie intérieure et sur la compassion au Christ à l’imitation de la Vierge.
Gontran Garrigou-Lagrange fit ses études à la Roche-sur-Yon, en Vendée, à Nantes et à Tarbes. Il exprimait souvent son attachement à la culture classique indispensable à ses yeux pour ouvrir l’esprit aux grands problèmes humains et pour prendre conscience de l’unité foncière de la nature humaine dans la diversité des lieux et des époques. Cet aspect du classicisme l’intéresse davantage que la perfection des formes littéraires. Son échec au baccalauréat fut provoqué par sa réponse significative à un examinateur qui l’invitait à expliquer une scène de Cinna : « demandez-moi plutôt les grandes caractéristiques de l’art de Corneille ». Le P. Garrigou appartient à cette famille d’esprits trop riches d’idées pour ne pas en prêter généreusement aux auteurs qu’ils lisent. Il préférera toujours les grandes synthèses doctrinales à l’exégèse minutieuse des textes.
Sa classe de philosophie au Lycée de Tarbes fut son triomphe. Un jour, un inspecteur de passage est tellement frappé de ses réponses qu’il ne veut plus perdre de vue la jeune lycéen prodige. Inspecteur, Jules Lachelier (1832-1918) l’était devenu pour ne plus enseigner et ne plus écrire. Car ne parvenant pas à concilier son credo catholique avec sa pensée kantienne, il avait sacrifié sa philosophie à sa foi. Après la publication du Sens commun et la philosophie de l’être, l’ancien inspecteur écrit à l’ancien lycéen son regret d’être resté à peu près étranger à la philosophie scolastique. Elle lui aurait fourni la solution du tourment de son existence. En 1950, un de ses anciens condisciples de Tarbes, neveu du Maréchal Foch, apporte au P. Garrigou une dissertation du jeune Gontran, qu’il a fait copier dans le cahier d’honneur du Lycée. Elle est consacrée au problème de la douleur. Le jeune lycéen insiste sur les avantages intellectuels, moraux et artistiques de la souffrance. Mais il passe sous silence sa signification religieuse.
Cette remarque nous prépare à comprendre l’événement central de son existence qui se produisit à Bordeaux en 1897, alors qu’il était étudiant en médecine. L’occasion fut la lecture d’un ouvrage d’Ernest Hello : L’homme, réédité par son parent Henri Lasserre. Cet ouvrage composé de divers essais oppose la conception chrétienne de l’homme à l’homme médiocre, toujours soucieux de ne rien affirmer et de ne rien nier pour ne pas paraître intolérant, et toujours appliqué à édulcorer la vérité pour la rendre plus acceptable. Entre cet écrivain surnommé par Léon Bloy « le croyant absolu » et le champion intraitable du thomisme, qui ne voit la parenté intellectuelle toujours confessée par le P. Garrigou ?
Mais dans une conversion - c’est toujours ainsi que notre maître nommait cet épisode fondamental de son existence - les hommes peuvent servir d’instruments, c’est toujours Dieu qui illumine l’intelligence. Une réponse à une enquête sur les origines de sa vocation sacerdotale décrit ainsi cette illumination divine. Pendant la lecture de ce livre, « en un instant, dit-il, j’ai entrevu que la doctrine de l’Eglise catholique était la Vérité absolue sur Dieu, sa vie intime, sur l’homme, son origine et sa destinée surnaturelle. J’ai vu comme un clin d’oeil que c’était là non une vérité relative à l’état actuel de nos connaissances, mais une vérité absolue qui ne passera pas, mais apparaîtra de plus en plus dans son rayonnement jusqu’à ce que nous voyions Dieu facie ad f aciem. Un rayon lumineux faisait resplendir à mes yeux les paroles du Seigneur : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ». J’ai compris que cette vérité doit fructifier comme le grain de froment dans une bonne terre… Gratia est semen gloriae ». Selon Bergson, toute grande œuvre doctrinale tire son origine d’une intuition simple que le penseur s’efforce d’exprimer dans tous les détails de son œuvre, quelque sujet qu’il aborde. Dans ses vingt-trois ouvrages et ses six cents articles publiés entre 1904 et 1960, le P. Garrigou-Lagrange exprimera-t-il autre chose que ce caractère absolu, immuable et spirituellement fécond de la doctrine de l’Eglise catholique que lui avait manifesté une illumination surnaturelle dans sa vingtième année ?
Six mois après cette grâce, il entre au Noviciat des Frères-Prêcheurs d’Amiens, où avec ses confrères, le P. Gillet, le P. De Poulpiquet et le P. Noble, il est formé aux solides vertus religieuses par des hommes austères auxquels il gardera toujours une gratitude filiale : le P. Constant et le P. Alix. Sous la direction de son maître filialement aimé, le P. Gardeil, il se livre pendant cinq ans à l’étude de la Somme et de ses grands commentateurs, surtout Cajetan et Jean de S. Thomas. Mais pour comprendre ce livre, pour en exploiter toutes les richesses dans le combat pour la vérité, il faudrait, dit-il, connaître toute 1a pensée humaine, depuis les spéculations des Grecs jusqu’aux errements des philosophes contemporains, en passant par les oeuvres lumineuses des Pères et des Docteurs chrétiens.
Est-ce pour satisfaire ce rêve ambitieux de sa jeunesse que le P. Gardeil l’envoie étudier en Sorbonne ? Le P. Gardeil voulait aussi, confiait-il plus tard au P. Couturier, compléter sa formation littéraire. A cette époque la licence en philosophie comportait tout un programme littéraire. Le Père Réginald rechigne : « A vingt-sept ans, écrit-il, disserter sur Malherbe ou tout autre sujet qu’on ignore, écouter des explications littéraires interminables de la Pharsale, de Bérénice ou des dialogues de Lucien, passer trois heures chaque jour à faire des thèmes latins, c’est insupportable ! ». Le P. Gardeil doit céder. Le P. Garrigou-Lagrange ignorera toujours les finesses du beau langage, aussi bien en français qu’en latin. Il exprimera sa pensée dans une langue simple et claire, dépourvue de tout ornement. Cela n’empêchera pas le succès de ses livres traduits en tant de langues.
Il faudrait rapporter ses conversations avec ses maîtres parisiens : Delbos, Durkheim, Lévy-Bruhl, Picavet, Séailles, Brochard et surtout Bergson. Il va même un jour au cours de Loisy qui développe son thème favori : « Jésus a prêché le royaume et c’est l’Eglise qui est venue ». Mais le temps manque pour exploiter ses admirables lettres au P. Gardeil[2]. Toute sa vie le P. Garrigou gardera le souvenir de ces grands esprits auxquels, pour la plupart, une philosophie fallacieuse a fermé le chemin de la foi. Il leur enverra ses livres et ils lui écriront d’intéressantes lettres. Citons seulement Bergson. Le philosophe du devenir, que le P. Garrigou n’a pas ménagé, lui écrit son émotion profonde à la lecture de La providence et la confiance en Dieu. Après Le Sauveur et son amour pour nous, il lui avoue que le problème posé par le dernier chapitre sur la nécessaire adhésion à l’Eglise ne saurait être éludé.
Toutefois, il est une rencontre que je ne saurais omettre. Un jour, chez Séailles, un jeune bergsonien, aux cheveux longs, au regard très doux, qui vient toujours au cours accompagné d’une femme qui semble être sa soeur, critique la morale kantienne par les raisons alléguées contre la philosophie du concept. Il se prononce pour une éthique qui, au-delà des lois, cherche à saisir l’absolu : « C’est une danse, conclut-il, qui se joue à travers les formes du devenir sans jamais s’arrêter à aucune »[3]. Neuf ans après, en 1914, le P. Garrigou-Lagrange reçoit le premier livre de Jacques Maritain - car c’est lui le bergsonien au regard très doux - sur La philosophie bergsonienne. Il se demande par quel miracle le bergsonien est devenu thomiste. Son étonnement s’explique. A cette époque, de jeunes abbés passent leur temps à appeler de leurs vœux une théologie, inspirée de la philosophie de Bergson, accommodée aux besoins de notre temps. Heureusement ils ne perdent pas leur temps à la construire. Elle aurait été périmée avant d’être achevée. Ils auraient pu passer au chantier de la théologie existentialiste dans lequel travaillent avec tant d’ardeur de jeunes ouvriers, encouragés, disent-ils, je ne sais pourquoi, par Vatican II. Pauvres créatures d’un jour qui s’agitent une heure ! Le miracle qui étonne le P. Garrigou, c’est que Jacques Maritain est devenu catholique. Bergson continue à dire de son ancien disciple, même après leur séparation : « C’est la plus grande tête philosophique d’Europe ». Aussi Jacques Maritain comprend-il ce que les jeunes abbés ne soupçonnent pas. Si le concept était, comme le veut Bergson, un simple instrument pratique « incapable à lui seul de transmettre le réel à notre esprit, bon à morceler artificiellement des continuités ineffables et qui laisse fuir l’absolu comme l’eau à travers le filet, comment Dieu pourrait-Il s’en servir pour nous exprimer en miroir et en énigme, mais réellement les vérités les plus inaccessibles à la raison et que Dieu est seul à savoir de Lui-même ? La foi catholique a fait de Jacques Maritain un thomiste avant même qu’il ait ouvert la Somme. Bientôt, il l’ouvrira et elle lui inspirera un enseignement lumineux, plein de chaleur, qui par ses écrits et par sa parole se répandra dans tout l’univers. Le P. Garrigou nous commente au cours avec des accents inoubliables telle ou telle page des Degrés du savoir. On ne saurait mieux dire déclare-t-il. Chaque année, Jacques et Raissa Maritain réunissent autour d’eux une foule d’esprits d’élite aux fameuses retraites prêchées à Meudon par le P. Garrigou. Là viennent entre tant d’autres le Chanoine Richaud, l’Abbé Journet, l’Abbé Macquart, le P. Bruno de Jésus Marie, le P. Bernadot, le P. Lavaud, des laïcs : Massignon, Roland Dalbiez, Yves Simon, Henri Ghéon, Jean Daujat, Olivier Lacombe, Jean de Fabrègues, Jean de Menasce et tant d’autres.
En ce même moment, un autre grand maître, Etienne Gilson, expose au Collège de France, dans une langue magnifique, avec le plus grand succès, la vieille scolastique. Cette ferveur thomiste enchante nos vingt-cinq ans. Il nous semble déjà voir en marche la réalisation du grand dessein de Léon XIII : la restauration de l’intelligence catholique : « Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo ». Depuis, hélas, de tragiques événements ont empêché les fruits de réaliser toutes les promesses des fleurs. Ce n’est pas la faute de ces infatigables maîtres auxquels va toute notre reconnaissance.
Mais retournons à la Sorbonne. Frère Réginald commence à se lasser d’écouter des cours. Il veut en faire et avoir du temps pour se livrer à une étude personnelle des grandes oeuvres philosophiques et théologiques. Avec lui, le P. Gardeil cède toujours. Après un court séjour à Vienne et à Fribourg, où il admire surtout le P. Del Prado, le P. Garrigou commence son enseignement au Saulchoir par l’histoire de la philosophie moderne et ensuite l’exposition de la Somme. En 1909, le P. Cormier l’appelle à Rome pour enseigner l’Apologétique jusqu’en 1918. De 1918 à 1959, le P. Garrigou commente les principaux traités de la Somme. En 1915, il inaugure à l’Angélicum le cours sur le texte de la Métaphysique d’Aristote promu par votre Académie. En 1917, en même temps que le P. De Guibert, à la Grégorienne, il fonde avec les encouragements de Benoît XV, la première chaire dans l’Eglise de théologie spirituelle qu’il gardera jusqu’en 1960.
Ses cours ne sont pas des monologues parlés, ce sont des drames joués. On voit sortir de leur tombe les grands penseurs des siècles passés pour venir proposer deux difficultés opposées qui enferment l’esprit dans une impasse. Héraclite au nom de l’expérience des sens nie l’être, il n’existe que le devenir dans lequel s’identifient l’être et le non-être. Parménide, lui, oppose la perception de l’intelligence selon laquelle il n’existe que l’être : le devenir est une pure apparence. Le P. Garrigou montre qu’il y va du principe de contradiction. Un instant de suspense. Platon s’avance, les yeux fermés, la tête baissée, cherchant à retrouver dans sa mémoire les traces d’une vérité contemplée dans le ciel intelligible : « Non ens quodammodo existit ». Enfin Aristote, tenant d’une main un gland et de l’autre montrant un chêne, propose la distinction libératrice : « Inter ens et non ens existit ens in potentia », dit-il élevant bien haut le gland. Le P. Garrigou s’extasie : découverte plus importante pour l’avenir de l’humanité que celles de l’avion à réaction ou de la machine à vapeur. Il déroule devant nos yeux émerveillés la chaîne des conséquences de cette géniale distinction, grâce à laquelle se concilient l’évidence de nos représentations sensibles et la certitude de l’appréhension intellectuelle. Le principe de contradiction est sauvé. Par lui, même le devenir devient intelligible. Le P. Garrigou voudrait composer une mélodie pour chanter cette grande vérité comme une cantilène. Enfin, il provoque en combats singuliers tous ceux qui, au travers des âges, ont méconnu ou obscurci une vérité si importante et si chèrement conquise. Ce sont d’abord les nominalistes, « ces pelés, ces galeux d’où vient tout le mal ». Cependant il ne veut pas être injuste envers eux. Il rappelle les services qu’ils ont rendus au développement de la science expérimentale, comme le lui enseignait Duhem dans leurs conversations interminables à Bordeaux. Naturellement, par lui, S. Thomas triomphe de tous les adversaires. Nous sommes tous convaincus de l’importance souveraine des paroles de Pie X si souvent répétées : « Aquinatem deserere, praesertim in re metaphysica, non sine magno detrimento esse ». Ce drame est récité en trois langues : le latin domine, mais de temps en temps il y a des intermèdes français ou italiens, sans que pour cela ne soit jamais modifié l’accent de sa Gascogne natale. Le P. Garrigou trouve une mimique originale pour exprimer les vérités les plus abstraites comme la distinction entre l’essence et l’existence ante considerationem mentis. Cette heure quotidienne est pour lui un tel épanouissement que lorsque sa voix cassée l’oblige à mettre fin à son enseignement, il lui semble, selon sa propre expression, qu’on lui arrache l’âme. Aux derniers mois de sa vie, alors qu’il paraît avoir sombré dans l’inconscience, il lui suffit de voir devant lui quelques personnes pour commencer un cours : « Prenez le livre à la page 245 : In Deo omnia unum et idem sunt », etc.
Mais il est temps d’en venir à la doctrine, mêmes s’il faut pour cela sacrifier mille rencontres avec d’illustres personalités romaines comme le P. Lepidi ou le P. Billot, le P. Hugon, le P. Pègues. Avant de survoler rapidement, comme en caravelle, cette œuvre immense, exposons selon sa manière chère le status quaestionis qui en fixe l’orientation : la crise moderniste qui battait son plein durant sa formation et les premières années de son enseignement.
II. - L’ŒUVRE PHILOSOPHIQUE ET THEOLOGIQUE DU P. GARRIGOU LAGRANGE
1. - Status quaestionis : le problème religieux selon la philosophie moderniste.
Au modernisme, mouvement complexe, le P. Garrigou ne s’intéresse que sous son aspect métaphysique. A ce point de vue, ce mouvement apparaît comme un tentative désespérée de sauver la religion catholique du prétendu naufrage de la métaphysique classique dont l’Eglise se sert pour démontrer les bases rationnelles de ses croyances et les exprimer.
L’orgueilleuse aventure de la philosophie moderne - à soigneusement distinguer avec le P. Fabro de la pensée moderne - commence par la prétention de n’admettre pour vrai que ce qui apparaît tel. Descartes découvre cette évidence première dans la conscience de sa propre pensée : Cogito ergo sum. Sans le vouloir il ferme ainsi à l’intelligence les portes de la réalité extra-mentale. A travers un long cheminement et des péripéties multiples, suivant cette route, la philosophie moderne aboutit à la fin du XIX° siècle à l’agnosticisme empiriste ou idéaliste.
Selon le positivisme empiriste, la raison enfermée dans le cercle des phénomènes n’exprime dans ses principes que le résultat de son expérience sensible. Aussi, dépourvus de toute nécessité et de toute universalité, ces principes ne permettent pas à l’intelligence de s’élever au-dessus des réalités visibles. Or, vous le savez, dans ce monde visible, nos astronautes ne rencontrent pas Dieu au cours de leurs randonnées spatiales. Les chirurgiens du siècle dernier eux non plus ne touchaient pas l’âme avec le scalpel.
Sans doute l’idéalisme kantien reconnaît la nécessité et l’universalité des premiers principes de la raison. Mais c’est une nécessité purement subjective qui fait d’eux la loi de la pensée, non celle du réel. Ils expliquent la genèse en nous de l’idée de Dieu, mais ne nous permettent de rien conclure sur son existence en dehors de nous. Ainsi l’intelligence ne saura jamais rien sur Dieu ni par ses propres forces, ni par les enseignements de la foi.
Cette incapacité totale est, prétendent les modernistes, une certitude à jamais acquise pour tout esprit ayant reçu le baptême philosophique du kantisme. Aussi s’appliquent-ils à découvrir une autre voie toute moderne pour trouver Dieu. Cette voie avait déjà été ouverte par le protestantisme libéral. On demande à l’expérience du divin de nous faire découvrir en nous les certitudes que la raison ne peut plus aller chercher hors de nous. Dans la conscience, où l’idéalisme a enfermé notre esprit, ne peut-on pas percevoir l’action du divin qui opère en toutes choses ? C’est là le fondement et l’essence même de toute religion. La Révélation n’est que la prise de conscience de ce rapport intime avec le divin. Le dogme n’est que son expression à travers les catégories toujours provisoires de notre milieu culturel. La foi n’est que le sens intime qui perçoit en nous cette réalité inconnaissable, objet et cause de notre expérience.
Le Christianisme lui-même ne s’explique pas autrement. Jésus est le maître inégalé des hommes de tous les temps, dans cette expérience du divin. Ses exemples et ses enseignements proposés sous une forme symbolique, sans rien nous apprendre sur Dieu, nous tracent les voies à suivre pour progresser toujours dans cette expérience religieuse.
Tous les catholiques repoussent ces doctrines. Mais dans une noble intention, certains veulent user de la méthode d’immanence pour retrouver les enseignements objectifs de la foi par l’analyse des exigences de l’action à partir de la conscience. Le P. Garrigou-Lagrange reconnaît qu’avec l’usage des principes de la raison, on peut par cette voie retrouver le Dieu de la foi. Mais, sans eux, elle n’est propre qu’à réveiller dans l’âme un vague besoin religieux. Elle n’aboutit qu’à l’autel d’un Dieu inconnu. La raison, prisonnière du monde phénoménal et de nos états de conscience, ne peut plus être l’Apôtre qui manifeste au cœur dans ce Dieu inconnu le Dieu qui s’est révélé à nous dans le Christ Jésus. Sans elle, l’homme ignorera toujours si ce divin est personnel, quels sont ses attributs, s’il est distinct du monde et si même il existe. Pourquoi cette ineffable expérience dont l’objet se dérobe aussi bien à la raison qu’à la foi ne serait-elle pas une magnifique illusion inventée par le genre humain pour se consoler des déboires quotidiens ? Le subjectivisme est comme l’enfer. Quand on y entre pour avoir rejeté la valeur objective et transcendante des principes rationnels, on n’en sort plus : « Vous tous qui entrez ici, laissez toute espérance ».
Aussi la seule défense efficace de la foi catholique exige-t-elle avant tout la reconnaissance de la valeur objective et universelle de ces principes. Les Pères de Vatican I jetant leur regard de pasteurs sur la misère des hommes de leur temps sans Christ et sans Dieu dans ce monde, avaient bien compris la racine profonde de l’incroyance moderne qu’est le rationalisme subjectiviste. Ils lui avaient opposé dans la Constitution Dei filius une synthèse grandiose de l’enseignement catholique sur la connaissance naturelle de Dieu, la révélation, la foi et la théologie. Pie X rappelle cet enseignement dans l’encyclique Pascendi et dans le décret Lamentabili. Le P. Garrigou-Lagrange n’a jamais cessé de méditer ces actes du Magistère. Son œuvre tout entière n’est que leur explication et leur défense contre la théologie moderniste. Sur le Magistère, il aimait à répéter le mot de Lacordaire : Dieu l’a institué pour garder nos esprits de la tyrannie de l’erreur dans laquelle nous entraîneraient les intelligences de génie. Aussi à la lumière de cet enseignement de l’Eglise il entreprend la défense de la valeur objective et transcendante des premiers principes qui lui permettront de restaurer toutes les bases rationnelles de la foi et la valeur objective et immuable des dogmes.
2. - Principe de la défense rationnelle de la foi : valeur ontologique et transcendante des premiers principes.
Pour nous conduire jusqu’à Dieu et pouvoir nous communiquer ses mystères les plus secrets, nos idées doivent être capables d’exprimer le réel extra-mental et de transcender le monde de l’expérience sensible. La manifestation par le P. Garrigou de cette valeur ontologique et transcendante des premières notions et des premiers principes qui s’y rattachent est simple. Exposée déjà en 1909 dans Le sens commun et la philosophie de l’être, elle sera partout reprise et éclaire toute son œuvre.
En dehors de nos sens qui saisissent les qualité sensibles des choses, nous possédons une intelligence capable d’appréhender l’être, son objet formel qui subsiste sous les phénomènes Aussi dès la présentation du premier objet sensible, cette faculté spirituelle abstrait la notion d’être et formule les grandes lois de l’être, principes premiers de toute la connaissance humaine. Ces principes se rapportent à l’être. Ils ne sont donc pas seulement les lois de la pensée. Mais ils sont les lois de la réalité extra-mentale. Leur valeur n’est pas limitée au monde des phénomènes. Elle est universelle et nécessaire puisqu’il n’existe rien et ne peut rien exister qui ne soit de l’être.
Leur évidence contraignante s’impose à notre esprit. Certes il existe des philosophes sensualistes et idéalistes qui les nient. Mais selon la réflexion d’Aristote (Mét. 1005 b 25) « Tout ce qu’on dit, il n’est pas nécessaire qu’on le pense ». Ces philosophes pensent-ils pouvoir être en même temps eux et un autre ? Doutent-ils d’être l’auteur de leurs propres systèmes et des livres dans lesquels ils les exposent ?
Aussi n’est-il pas possible de tenter une démonstration proprement dite de ces principes. Mais on peut montrer que leur négation entraîne celle du premier principe ; « il est impossible qu’un même être sous le même rapport soit et ne soit pas en même temps ». Ce principe apparaît ainsi comme la loi suprême non seulement de la pensée mais aussi du réel : un cercle carré n’est pas seulement impensable, mais il est irréalisable, même par l’infinie puissance divine. A cette notion d’être se rattachent les autres premières notions de l’intelligence en rapport avec l’être telles que unité, vérité, bonté, intelligence, volonté, substance, cause, etc.
Dans le savoir humain, sous les visions phénoménales différentes du monde modifiées par le progrès des sciences expérimentales, existe donc un élément stable, immuable et universel. Il constitue la charpente de « cette métaphysique naturelle de l’esprit humain » ou de cette « philosophia perennis » qui, ébauchée par Platon et Aristote, a été conduite à sa perfection par les Pères et les Docteurs de l’Eglise sous la lumière de la révélation. L’Eglise n’a jamais cessé de la recommander à ses fils. Seule elle est capable de justifier les certitudes spontanées du sens commun qui sont le préambule à l’enseignement de la foi. A la lumière de cette doctrine trop brièvement esquissée ici, le P. Garrigou-Lagrange s’attaque d’abord au problème de l’existence de Dieu et de sa connaissance naturelle dans l’article Dieu du Dictionnaire d’Apologétique en 1910, repris et développé dans son ouvrage monumental publié en 1915 : Dieu, son existence et sa nature.
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